Absorbé par ses pensées, il observait les ronds de fumée qui faisait avec sa pipe, puis soudain, il s’arrêtait de tirer sur sa bouffarde et lui lançait:
- Tu t’rends compte fils? Tu vas faire un beau mariage! On va faire la fête!
Pas convaincu du tout, Robert fixait son vieil homme de père qui s’appliquait à faire des ronds de fumée avec sa bouche comme s’il n’avait rien fait d’autre que ça dans toute son existence. Ces ronds de fumée le subjuguaient. Robert aimait son père tout comme il l’admirait le respectait et le craignait tout à la fois. Même à l’âge de prendre épouse, il n’osait le contredire. Pour rien au monde il se serait permis de le contrarier, pourtant il se souvînt de ce qu’il lui avait répondu lorsque le vieil homme avait insisté sur cet indispensable et très beau parti à marier:
- Mais, père! J’l’aime pas cette fille!
L’a réponse de son père avait été immédiate:
- Bâ! T’as pas bs’oin aimer pour la coucher dans ton lit l’soir d’la noce!
Il s’était remis à tirer sur sa pipe toujours coincée entre ses dents. Elle semblait éteinte. Avisant de ses yeux bleus et perçants sur la grande table campagnarde de chêne massif le briquet tempête qu’il avait posé là au début de leur conversation et s’appliquant à en rallumer le foyer, il avait, comme pour lui-même, baragouiné dans ses moustaches:
- Qu’est’c’que j’disait, moê? Ah, oui! J’disais donc qu’moê et ta mère, on a pas eu b’soin d's'aimer pour faire un beau gars comm’ toê! D’abord, quéqu’c’est aimer?! C’est d’la fumisterie! Des « ment’ries! »! C’est pour faire rêver les filles! On aura tou’entendu! Pffff. Marmonna-t-il pour lui même et puis, plus haut, il dit encore:
- Ecoute mon garçon! Tu t’marieras et p'is c’est tout! L’soir d’la noce, dans la chambre, tu t' la prendras et tu verras què t'tomb’ra dans les bras sans qu'tu t’fatigues! Les femmes! C’est comme ça qui faut les traiter! Il est grand temps que j't’e mène aux putes de la ville! E’ t’montr'ront comment faire ton affaire! Tu comprendras c’que j’veux t'dire et tu iras pareille à la femme. C’est simple! Tu sais, les filles, c’est comme les blés quan’ y’a du vent fort dans les champs: Ca s’couchent!…
A vingt six ans, Robert ne connaissant rien à ces choses. Il buvait ses paroles tel du petit lait et tandis que les volutes de fumée continuaient de se dessiner dans l’air, il faisait silence pour mieux écouter ce que son père ne disait pas, mais qu’il percevait à travers ses longs et pesants silences.
Le patriarche avait l’air satisfait quant aux explications qu'il avait fourni à son deuxième fils. Robert le regardait d’un air dubitatif tout en essayant de rassembler ses idées et d’analyser les informations qu’il venait de recueillir. Fallait-il qu’il suive à la lettre les informations que son père, en toute bonne foi, croyait lui avoir fait part? Sur sa lancé concernant le sexe, on ne l’arrêtait plus. T’es pas trop dégrossi; mais t’es un homme que diable! T’as qu’à prend’ exemple su’ ton "pé"! Y faut leurs montrer qu’c’est toi l’maître! Avec les femmes, y’a pas trente-six façons d’faire! C’que t’as entre les jambes, ça sert à ça! Tu sais? Là! Dit-il tout en s’écartant de la table pointant de son index et d’un air amusé sa braguette. Avec ton engin, tu d’mandes pas, tu prends! Pas vrai, la mère?! Hurla t-il de la salle de ferme pour qu'elle entende et qu'elle daigne lui répondre: Pensez donc! C'était important c'qu'il avait lui-même entre les jambes! Sa mère avait haussé les épaules sans détourner la tête de ses occupations. Quand son rustaud de mari avec son gros rire de charretier lui demandait son avis, il n’en attendait pas la réponse. Il prenait sa femme à partie seulement pour la forme. Elle était habituée et ne répondait à ses question lorsque ses interpellations se faisaient trop pressantes et qu'il insistait et justement là, il insistait:
- Eh, la mère! J’te cause?
- Parle pas comme ça à ton fils. Répondit-elle d’un air courroucé. T’as pas honte?! Ces des choses qu’on dit pas! Tais toê donc gros nigaud! Tu dis qu’des bêtises!
Sans plus d’intérêt pour la chose en question, sa mère s’était replongée dans son ouvrage en bougonnant. Elle ne supportait pas que son grossier de mari aborde ces affaires devant elle.
- Te fâche pas la mère! Y faut ben qui sache à son âge! C’est la vie! C’est la nature, dit-il en riant à gorge déployée.
Robert n’avait jamais vu sont père rire aussi bruyamment. Il revoyait la seine comme si c’était hier. Il pouvait se remémorer les moindres détails de cet après-midi mémorable. Il revoyait sa mère soumise corps et âme à son époux et n’ouvrant la bouche que pour des choses utiles. Il percevait encore à son oreille le son des paroles de son père plus déterminé que jamais à lui faire comprendre, non sans quelques sous-entendus, l'utilité de ses dires un tantinet « égrillards ». Continuant son monologue, bien décidé à vanter au passage ses qualités d’étalon, il s'étalait sur les détails de sa vie de jeune homme:
- L’instinct mon fils! Tu dois savoir d’instinct c’que tu dois faire avec ta femme! Le reste: l’affection, ça vient plus tard et si ça vient pas ben, on fait avec…
Robert dévisageait l’auteur de ses jours, ahurit de l’entendre parler ainsi. Il essayait de comprendre ses sous entendus qui se voulaient instructifs, mais qui n’étaient pas très clair pour lui. Monsieur Cadoret tournait autour du pot, rouge d’excitation, s’embrouillant dans ses propos et s’énervant tout à la fois: tout ça n'était pas très clair?...
- Enfin, mon gars! M’regard’pas avec ces yeux d’abruti! Bon sang d’bon soir! J’vais quand même pas t’faire un dessin?! T’as rien fais avec les grognasses du village?
Et la fille Martin qui s’couche même à l’approche d’un bourrin! T’as l’autre, là! Celle qui connaît toutes les queues du village, même celle de son chien! A celle là! Un bon gros taureau lui f’rait pas peur! Ah! Ah! Ah!
Et sa mère de s’offusquer:
- Oh! Quand même, l'pére! Tu devrais faire attention à quès que tu dis!
- Ben quoi! Rétorqua le père Cadoret. C’est ben vrai c’que j’dis! Qui qu’c’est qui y’est pas passé d’sus à la rose?! Ah! Elle aurait pu t’dégrossir, la bougresse?! Pourquoi t’y’a rin d’mandé? En plus, t’aurais pas donné un sous! Qué couillon tu fais! Si ça s’trouve, elle aurait pas dis non! Enfin! Pour te dire mon avis et crois moê! J' sais d’quoi j’cause! C’est la première foês qui compte! Comme j’te l’ai d’jà dis, après ça va tout seul!…
A suivre...