Autant en emporte la vie
La rencontre *
CHAPITRE - 4 - *
Page -1- * Plus d'une semaine s’était écoulée avant que Geneviève puisse sortir sans attirer l’attention sur elle. Robert, après s’être, comme à l’accoutumée, escamoté dans la nature, ne donnant plus aucun signe de vie, ce qui tranquillisait pour un temps la jeune femme. Son absence avérée, elle coinçait la porte d'entrée avec la clef qui bloquait la serrure et la chaise qui empêchait celle-ci de s'ouvrir pour permettre le passage de son monstre de mari... Geneviève vivait barricadée dans son deux pièce cuisine avec, pour lui tenir compagnie, l'angoisse qui ne la quittait pas. Dès qu'elle entendait des pas dans la couloir de l'immeuble ou le bruit d'une moto, elle ne vivait plus. Les battements de son coeur s'accéléraient sans qu'elle puisse rien y faire tant qu'elle n'était pas sûr que ce n'était pas lui. Elle vivait en véritable bête traquée... Pour ne pas être en faute envers son patron, étant sûr de ne pas tomber sur Robert, Geneviève s’était rendue dans l’après-midi même de son agression, au bureau de poste pour lui téléphoner. Elle avait pris soin, avant de s’aventurer dans la rue, de camoufler son visage marqué par les coups avec un foulard et de s’assurer qu’aucune commère ne se trouvait dans les alentours: elle ne voulait surtout pas apporter de l’eau au moulin de ces bonnes femmes médisantes qui n’avaient rien d’autre à faire que de dire du mal de leurs voisins, se faisant un malin plaisir d’assurer le bon fonctionnement des potins du quartier, faisant travailler "le téléphone arabe" aussi bien dans un sens que dans l’autre, permettant ainsi aux nouvelles déjà écornées au départ, de revenir encore plus déformées au retour. Ces sorcières étaient toujours à l’affût de tout ce qui pouvait alimenter leur appétit insatiable de faits ou de scandales juteux, et s’il n’y avait rien à se mettre sous la dent, elles improvisaient en s’appuyant sur des demi vérités entendues à la sauvette pour être à la une des rumeurs qui allaient bon train dans le quartier. Geneviève s’en méfiait comme de la peste.
Le beau Patrick était le seul à être au courant des problèmes que rencontrait sa protégée, Geneviève lui avait confié qu’elle était mariée; mais qu’elle ne comptait pas le rester éternellement. Aussi, la couvrait-il au niveau des ses absences qui ne pouvaient que se remarquer, tant elles étaient assez fréquentes. Les collègues de la jeune femme se doutaient bien de quelque chose, mais ils savaient se montrer discrets à part une ou deux petites curieuses qui mettaient leur nez un peu partout, cherchant à se renseigner de droite et de gauche sans pour cela y parvenir. Le secret de Geneviève était entre de bonnes mains… De son côté, son patron veillait à ce qu’on ne l’importune pas. La jeune femme lui était reconnaissante de la sollicitude qu’il lui témoignait. Il faut dire qu’il avait un faible pour elle. Il retirait un plaisir intense à lui rendre service. Pour elle, que n’aurait-il pas fait!…
Lorsque Geneviève devait déserter son domicile pour les raisons que nous connaissons, elle se réfugiait souvent chez Madame Églantine Carpentier qui dirigeait une coquette petite pension de famille à une dizaine de stations de bus, dans la direction opposée du lieu de son deux pièces. Geneviève connaissait cette gentille vieille dame depuis son enfance. Cette personne avait, avec beaucoup d’amour, remplacé sa mère dans bien des circonstances où sa présence avait été nécessaire. Églantine avait su combler le petit cœur assoiffé d’amour de cette petite fille. Elle avait su soigner cette plaie ouverte causée par le manque affectif flagrant des parents! Aujourd'hui, cette jeune femme était tout pour cette vieille dame. Un rayon de soleil comblant ses vieux jours. Une infinie tendresse unissait les deux femmes pourtant très distantes en âge. Sans Églantine Carpentier, Geneviève ne s’en serait jamais sortie seule et se serait enfoncée dans les ténèbres de la perdition et de la folie. Ce manque d’amour et d’attention de ses parents l’avaient énormément fait souffrir et cette souffrance n'aurait jamais pu être supportable sans le soutien fidèle et sans faille d’Églantine. Rien de chaleureux n'émanait de l’attitude gainée et hautaine de la mère de Geneviève, pas plus que de celle passive du père toute aussi distante que lâche, égoïste, au point de ne même pas tenir compte des quelques rares fois où la petite Geneviève venait chercher refuge sur ses genoux afin de calmer ses angoisses ou ses chagrins de petite fille: ce qui ne n'arrivait jamais et qui, à la longue, annihilait tous les points de repaire dont la petite avait besoin pour se construire. Son être intérieur se raccrochait à cette situation incompréhensible pour une enfant si jeune, espérant un changement quelconque de la part de sa mère envers elle, mais rien. Heureusement que le destin l’avait amenée à croiser le chemin de cette charmante Églantine! Leur rencontre s’était produite un de ces jours d’automne, un de ces jours bénis, alors qu’Églantine Carpentier s’était retrouvée à faire des emplettes dans quelques magasins de la rue Mirabeau et principalement au bazar que tenait les De laplace.
Tout en faisant ses achats, Madame Carpentier avait remarqué une petite fille en pleurs qui, vraisemblablement, était revenue de l’école son tablier déchiré, les genoux écorchés, les cheveux en bataille et le reste à l’avenant. La petite Geneviève s’était arrêtée sur le pas de la porte du magasin de ses parents, guettant une observation de la dame peu engageante qui se tenait derrière le comptoir et qui devait probablement être sa mère. N’osant s’aventurer plus avant, la petite fille attendait un reproche concernant le désordre de sa tenue, mais la dame derrière le comptoir ne semblait pas remarquer sa présence, ce qui inquiétait encore plus la petite fille qui ne savait plus quelle attitude adopter. Elle restait là figée, attendant un verdict qui ne tombait pas. Dans ses yeux, une peur panique assombrissait ses prunelles d’un vert jade, ce qui les faisait paraître presque lumineux malgré le temps qui s'assombrissait de plus en plus. Cette attente ne pouvait pas s’éterniser plus longtemps. Mme Carpentier, consciente de ce qui était sensé ne pas se voir, appréhendait le moment où l’enfant allait se faire pipi dessus ou s’évanouir. Assurément, l’angoisse de la petite Geneviève se trouvait être à son paroxysme, ce qui l'inquiétait et la perturbait. Une envie irrépressible d'aider la petite la taraudait. Très fine dans ses jugements, n’écoutant que son bon cœur, Églantine comprit ce qu’il allait advenir de cette situation peu ordinaire. Attendrie par cette gamine terrifiée, elle s’empressa auprès de Mme De laplace qu’elle voyait pour la première fois, afin d’obtenir la permission de prendre l’enfant sous son aile pour deux ou trois heures et la promesse de la réparation des dégâts causés à sa tenue, non sans avoir assuré cette dernière de la ramener vers dix-neuf heures trente, au plus tard vingt heures.
A suivre...


10/10 sur 2 votes
Sélectionnez une note dans le menu déroulant.Aucun commentaire
Vous devez être connecté pour poster un message.